Marta Morazzoni

par virginielebrun

 

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C’est une écrivaine italienne pas comme les autres. Alors que d’autres traitent des problèmes d’aujourd’hui. Elle, vous parle de sujets historiques, vous parlent du Nord, des Inuits qu’elle a étudiés lors de ses études d’anthropologie. Elle a eu de nombreux prix prestigieux. Marta Morazzoni recherche la perfection du style, fouille, souffre ou se fait plaisir quand elle écrit. Une grande dame qui a beaucoup à nous dire…

Alors que beaucoup d’écrivains italiens parlent de la société d’aujourd’hui, pourquoi avez-vous cette influence du passé?

J’ai toujours aimé l’histoire et j’ai toujours considéré l’histoire comme une façon de voyager. D’un autre côté, il y a la distance des choses racontées temporelle ou géographique. J’ai pourtant écrit quelque chose sur notre temps Casa materna mais cela se passe en Norvège donc j’avais la distance nécessaire avec mes personnages. J’ai le besoin d’être froide dans le récit.

Il y a chez vous un refus de parler de soi alors qu’il y a une tendance à l’autofiction en ce moment?

Je crois que n’importe quel écrivain est autobiographe. Nous parlons de nos expériences, de nos mémoires, cela  fait que nous avons un passé derrière nous. Tout roman finit par être autobiographique. Mais le lecteur ne doit pas savoir à quel point l’auteur entre dans l’autobiographie. Je me rends compte après coup que j’ai parlé de quelque chose qui m’est proche.

Quelle est l’importance accordée aux lieux et plus particulièrement aux lieux clos?

Travailler sur Jeanne d’Arc fut une période compliquée, problématique. La nota segreta fut comme des vacances, une bouffée d’air frais. Le plaisir de l’écriture, rien que ça. C’est une histoire déjà écrite par un autre écrivain: Cento anni de Giuseppe Rovani. Un écrivain du XIXe siècle qui nous raconte l’histoire de Milan. Il travaillait à la bibliothèque de Brera. Dans cette histoire, il a dédié quinze pages à une religieuse Paola Teresa Pietra qui a été obligée d’être enfermée mais elle rêvait d’être chanteuse et elle chantait très bien. Elle était contralto. Avec une autre sœur, Rosalba, maîtresse de chant soprano, elles chantaient dans l’église. Mais quelqu’un tombe amoureux d’elle et l’aide à sortir du couvant. C’est vraiment arrivé même si j’ai inventé certaines situations. Elle a demandé à Rome d’être délivrée de ses vœux.

On peut faire un parallèle entre la musique et la composition de vos livres. La note secrète a très bien marché en France.

Lorsque l’on écrit avec plaisir, cela veut dire que le lecteur le ressent. Je sentais qu’il y avait des choses belles. Il y a le hasard. En même temps qu’elle chantait, Pergolèse écrivait son Stabat Mater pour deux voix: soprano et contralto que j’avais imaginées dans l’histoire. Ce fut la même aisance d’écriture que pour L’affaire Alphonse Courrier.

Le vrai art du romancier est peut-être le mentir vrai?

Comment tisser ensemble John Ruskin et l’avancement de la tapisserie de Bayeux? John Ruskin est mort fou, passionné par le Moyen-Âge et les cathédrales de l’Europe du Sud: France et Italie. Je n’étais pas intéressée par une vraie autobiographie. J’avais besoin d’un soutien. Les cathédrales, on voit l’envers à l’extérieur et l’endroit à l’intérieur. Il y a aussi la tapissière qui fait de l’art sans le savoir et puis cette discussion sur l’art entre Ruskin et celle qui en produit. Amiens, fut sa dernière visite avant de terminer fou dans le Nord de l’Angleterre. Un passionné du temps perdu. J’ai imaginé un langage qui met en relation la vue et la possibilité de lire. On peut voir cette tapisserie en la regardant et en la lisant. Il y a cet Anglais qui venait en France pour essayer de comprendre la raison d’être de l’art gothique en France. Il y a cette femme, la tapissière qui va au bord de la mer pour mieux retranscrire les vagues sur cette tapisserie. J’ai imaginé que c’étaient des femmes, que c’étaient trois cents femmes mais en fait c’étaient trois cents hommes. On ne pouvait confier une tâche si importante aux femmes.  En ce qui concerne L’affaire Alphonse Courrier, je suis allée dans ce village et la grande église m’ a marquée. J’ai commencé à l’écrire sans savoir comment cela allait se terminer. C’est un homme qui veut tout contrôler, ne jamais être soumis.

C’est peut-être un de vos livres les plus ironiques, cruels sur l’espèce humaine…

Sa maîtresse est la plus laide du village du village. Ils se cachent et lui se marie avec la plus belle, parfaite en apparence. Quand  sa maîtresse meurt dans un incendie, il se rend compte qu’il est passé à côté du vrai amour. Il faut être impitoyable quand on écrit. La pitié arrive après. Il faut aller jusqu’au bout des personnes. La pitié, c’est quelque chose de plus important, de plus profond. Il est important de ne pas avoir de pitié gratuite. J’ai traduit deux romans d’ Edith Wharton qui m’a donné envie d’écrire L’affaire Alphonse Courrier. J’avais envie d’emmener mes lecteurs dans mon récit.

Quant à Jeanne d’Arc?

Ce fut compliqué. Je n’avais pas envie d’écrire une biographie ni ou mieux une hagiographie car il y a beaucoup d’hagiographies autour d’elle. J’ai l’impression de ne jamais la rejoindre. C’est une lutte entre elle et moi. C’est une autobiographie, une biographie, un essai. C’est seulement une quête comme le Graal que l’on ne trouve pas. Je n’ai jamais trouvé Jeanne d’Arc. J’ai cherché, voyagé. Plus je m’approchais, plus je m’éloignais. Par contre, j’ai trouvé d’autres personnes comme Charles VII qui sans courage apparent devient le protagoniste de la fin de la Guerre de Cent ans. J’ai lu Le journal d’un Bourgeois de Paris, c’est sûrement un chanoine de Notre-Dame de Paris. De 1405 à 1449, ce journal raconte jour par jour des choses intéressantes sur la vie de tous les jours. C’est bouleversant. A lire, c’est fantastique.

Quelle est la part de la philosophie dans votre œuvre?

C’est surtout de l’anthropologie. J’aime Spinoza et Kierkegaard. C’est la philosophie de l’Europe du Nord qui m’attire. En général, je choisis l’histoire.

Est-ce que vous lisez des auteurs contemporains?

Je lis beaucoup d’auteurs contemporains de l’Europe du Nord. L’auteur italien le plus récent que j’ai lu est Cesare Pavese.

Quels sont vos modèles?

Manzoni car il entre dans l’histoire de l’Italie, ancrée dans la religion et avec une écriture extraordinaire. Il écrit un monde et il écrit de façon rigoureuse. Il a eu des maîtres à Paris. Sa mère a eu une histoire avec la France. Il n’a pas une croyance aveugle. En ce qui concerne les poètes: L’Arioste car ses poèmes sont à la naissance du roman. Et Giovanni Boccaccio pour son plaisir d’écrire, d’inventer des personnages et des situations. L’année dernière, pour fêter l’anniversaire de sa naissance, la télévision suisse m’ a demandé de réécrire une histoire de Boccace. La dernière histoire que je ne voulais pas: celle, horrible, de Griselda. J’ai imaginé un dialogue entre Pétrarque et Boccace à la Chartreuse de Milan où Pétrarque était hébergé par les Visconti. Pétrarque lui demande pourquoi il a écrit cette histoire qui conclut le Décaméron.

Vous parlez de plaisir et de difficulté dans l’écriture? Pourquoi ce paradoxe? Pourquoi continuer quand c’est difficile?

On ne peut plus se libérer quand on a commencé. C’est une malédiction. Parfois c’est une bénédiction. Pour Jeanne d’Arc, c’est vraiment un « travaglio » comme on dit en italien. Quand on a commencé avec un personnage, c’est difficile de le lâcher. Et puis on trouve d’autres personnages. J’ai trouvé le personnage de John Falstaff dans les méandres de Jeanne d’Arc. Diffamé par Shakespeare et réhabilité par Verdi. D’ailleurs, sur une idée de Schiller mise en musique par Verdi, Jeanne d’Arc est tuée sur le champ de bataille.

Quels sont vos projets?

Je n’ai plus de projets. J’ai recommencé à lire. C’est plus facile. C’est ce que j’aime le plus. Mes intérêts sont portés sur la Grèce. Je lis L‘Iliade et L’Odyssée. Il y a peut-être quelque chose à faire.

Est-ce que vous écoutez de la musique quand vous écrivez?

J’écoute de la musique à la radio et je vais souvent à La Scala car la musique, il faut la voir, voir la position des instruments.

Vous avez d’ailleurs écrit votre première nouvelle sur Mozart, la deuxième et d’autres sur Da Ponte et sa difficulté de travailler avec le plus grand…

J’aurais voulu être musicienne ou chanteuse alors je cherche de la musique dans la parole.

 

 

La Note secrète

Enfermée contre son gré dans un couvent milanais, Paola Pietra, une très jeune aristocrate, y révèle un don extraordinaire, sous la houlette de soeur Rosalba, sa maîtresse de chant : en effet, sa voix de contralto attire rapidement les foules, qui se pressent dans l’église de Sainte-Radegonde pour l’écouter. Cette “note secrète”, lancée à travers les grilles qui cachent la prisonnière, bouleverse un diplomate anglais, un certain John Breval. Lors d’une messe, Paola s’évanouit, et John lui porte secours : ce contact, à la fois bref, intense et sensuel, marque la naissance d’une passion qui va faire basculer le destin de la jeune femme et la jeter dans le “vrai” monde.
Inspiré d’un fait réel, ce roman, situé au XVIIIe siècle, affirme le talent de Marta Morazzoni, tout en retenue et en jouissance, plein d’une grâce charnelle. Et la figure de Paola Pietra, tranquillement rebelle, nous émerveille autant qu’elle nous questionne encore longtemps après que les derniers accords du livre se sont tus…

 

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