La Frontière de Lucie Léanne

par virginielebrun

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Elle a décidé de partager ce qu’elle a vécu avec humour, critique et finesse dans son roman:

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Pourquoi l’écriture ? Ce n’est pas la première fois ?

J’ai toujours écrit . L’écriture est un refuge, une drogue. Très tôt, j’ai décidé d’être écrivain: à sept ans ; j’ai commencé par de petites rédactions (sourire), plus tard, sont venus des poèmes, des nouvelles, ensuite des romans. Mes publications : un roman : Le fou de Littérature (éditions Lettres du monde, 1999),  des poèmes : Instants de vie (éditions Manuscrit.com, poèmes, 2001). J’ai écrit d’autres romans qui ont été rejetés par les maisons d’édition car ils ne faisaient pas l’unanimité des comités de lecture.

Est-ce que vous n’utilisez le thème de la folie que pour le style ?

Non, pour décrire l’absurde, l’humour, la dérision. Dans un hôpital psychiatrique, les gens dits « fous » ont un humour complètement décalé, déjanté ; certains ne s’en rendent pas compte. Quand je suis sortie de ma chambre d’isolement et que j’ai pu me joindre au reste des patients, un homme est venu vers moi, l’air heureux et m’a dit, en se tenant sur une jambe, : « Je suis un héron » ! Ca m’a fait rire… La folie a aussi des côtés sombres, je m’y suis intéressée, malgré moi.

Vous parlez du rapport avec le corps…

Un rapport très douloureux. J’ai été anorexique pendant de longues années. Enfant, adolescent et à 23 ans, j’ai été internée de force car j’avais un poids très faible. Il y a deux sortes d’anorexie : celle liée aux régimes, le désir d’être mince puis une autre liée à un désarroi profond, l’envie de mourir. On n’a plus faim, plus goût à rien. Dans la Frontière, les deux personnages qui symbolisent cette déchéance du corps, cette destruction, sont Miléna et Mambo : j’emploie les mots « carcasse », « corps déguigandé », « corps qui se craquèle ». J’ai été élevée par des parents toxiques, extrêmement violents . L’anorexie vient de là. J’ai survécu grâce à l’écriture, y ai trouvé une dignité. L’écriture m’a sauvée quelque part. Je parle de ça, aujourd’hui, non pas pour susciter une quelconque pitié; ce n’est vraiment pas mon genre. Mais parce qu’une enfant à 7 ans qui ne mange plus, il faut le signaler, surtout si la famille présente bien, agréable, très polie. Donc le rapport au corps dans la Frontière, est synonyme de souffrance.

Mais il y a aussi le rapport à autrui et à l’environnement…

Mon rapport avec autrui a évidemment été tortueux, difficile; avec un tel passé, vous n’êtes rien, juste un insecte; vous ne parlez à personne, vous vous repliez sur vous même (d’où le personnage de Mambo) ; avec les gens, au début c’était pareil. Cette phrase du roman résume l’état dans lequel j’étais pendant plusieurs années: «dignité séquestrée durant des années, impossible construction de l’être, frontière plantée tout autour, la zone du rien, tente de vivre comme tu le peux, le cœur plein de morve. » Mais aujourd’hui, je vais bien ; jamais je n’ai voulu être une victime, j’ai toujours lutté. J’ai toujours eu cette pensée en moi, comme un garde-fou : « je deviendrai un grand écrivain ». Le bouddhisme, la méditation m’ont énormément apporté.

Cela peut faire penser parfois au style de Boris Vian et son œuvre L’Ecume des jours, des influences ?

La Frontière comparé à l’Ecume des jours ? Au point de vue du style alors car Miléna est bien vivante, contrairement à l’héroïne de Boris Vian. Merci pour la comparaison. (sourire) Mes influences sont différentes : adolescente, j’ai découvert J.M.G Le Clézio et Marguerite Duras : un choc littéraire ! Un bonheur ! Plus tard d’autres auteurs, comme Thomas Mann, Marguerite Yourcenar, Nabokov et William Burroughs.

Vous utilisez des personnifications, dans quel but précis ?

Définition de la personnification (pour les lecteurs) : La personnification est une figure de style qui consiste à attribuer des propriétés humaines à un animal ou à une chose inanimée (objet concret ou abstraction) que l’on fait vouloir, parler, agir, à qui l’on s’adresse (source Wikipédia). C’est drôle car je ne l’avais jamais remarqué ; ça doit être inconscient.Ex: l’espoir « Un essaim de rêves tombé à terre. Il grouille de sons, d’odeurs et d’un noir mat. J’essaie de le ramasser mais l’espoir me pique avec son dard de libellule géante »

Votre livre semble critiquer les soins psychiatriques, un côté engagé de votre part ?

Ah bon ? (rire). Miléna dans le roman dit « : J’ai l’hospitalisation rancunière ». Franchement l’hôpital psychiatrique n’est fait pour personne ; on mélange des personnes dépressives avec des fous qui ont de lourdes pathologies mentales ; vous voyez des hommes, des femmes parler tous seuls, se cogner la tête contre les murs, crier, hurler. Comment voulez-vous reprendre goût à la vie dans un tel endroit ? Et l’internement, enfermée seule dans une pièce, vêtue juste d’une blouse ; aucun effet personnel ; le lit, la table de nuit sont scellés au sol : une vraie prison. En plus on vous gave de calmants : la fameuse camisole chimique. Gare à vous si vous ne les avalez pas ! Il y a peu d’humanité . Ah ! c’est pas Disneyland….(sourire). Régulièrement je reçois des courriels de lecteurs qui ont eu un parent ou un proche placé dans un hôpital psychiatrique, souvent pour une dépression, ou pour anorexie  : ils en ressortent, abîmés, cassés. Il faut trouver d’autres solutions. Pour l’anorexie mentale (quelles qu’en soient les causes), PPDA a fondé l’association : « La maison de Solenn » pour aider les adolescents : voilà une autre solution. Attention ! Dans La Frontière, je ne condamne pas TOUS les psychiatres ; j’en ai vus de très biens, humains qui vous parlent sans vous rabaisser, qui vous écoutent.

Selon vous, est-ce difficile de trouver une place dans cette société ?

C’est difficile tant qu’on ne sait pas qui l’ont est. Nous vivons dans une société violente, (chômage, précarité) où l’apparence est primordiale ; tout repose sur l’image. C’est très superficiel en fait. Quand on sait qui l’on est, sa propre essence, on est invincible ; je parle pour moi. J’ai fait une démarche spirituelle et le jour où je me suis trouvée, où je suis entrée dans le monde de l’être, tout m’a paru beaucoup plus simple et ça l’est vraiment. Bouddha a dit : « Soyez votre refuge, soyez votre lumière » Vivre dans le moment présent , c’est la clef pour se trouver soi-même.

Est-ce que ce livre est avant tout un message d’espoir ?

OUI ! Rien que l’image de l’oiseau récurrente dans tout le roman et même sur la couverture du livre, symbolise l’espoir. Je n’ai pas écrit La Frontière pour être plainte, faire pleurer dans les chaumières, mais pour dire que de toute situation catastrophique, on peut s’en sortir. Cela demande une force immense ( je ne donne pas de leçon). Et l’humour ? Vous n’avez pas mentionné l’humour dans ce roman . (sourire). Miléna a beaucoup d’humour, les fous aussi . La frontière est une ode à la vie.

Il y a un moment où vous jouez sur le contraste entre le rouge et le blanc. Pourquoi ?Cela fait pensez à Chrétien de Troyes ou encore au Roi sans divertissement de Jean Giono …

Je n’ai pas vu ça du tout : le blanc oui, avec la métaphore de la banquise ; et pour rendre hommage au fils de J.M Charcot (éminent neurologue, ) devenu célèbre pour ses explorations dans les régions antarctiques. Le rouge, je le vois très peu. 

Est-ce que vous avez de nouveaux projets ?

Plein, j’ai recommencé à écrire, je prends des notes sur un calepin, j’observe beaucoup. Mes romans commencent toujours comme cela. Une pièce de théâtre aussi, mais surtout je dois trouver un éditeur version papier pour qu’il publie La Frontière. Ce roman plaît aux lecteurs. Alors messieurs les éditeurs, pourquoi ne pas travailler ensemble ?

aussi des côtés sombres; je m’y suis intéressée, malgré moi.

 

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