Fiodor Dostoïevski

par virginielebrun

Si j’aime Dostoïevski, c’est pour cette âme russe qu’il décrit si bien. Il a également des idées qu’il a eu le courage de défendre. Mais aussi pour ces passages qui sont comme des instants de grâce. C’est le cas de cet extrait au début de l’œuvre Les Démons (Les Possédés). Dans le chapitre I, (partie III), il nous raconte la relation entre Stéphane Trophinovitch et une amie Varvara Pétrovna.

Il est hors de doute que Varvara Pétrovna éprouvait souvent pour lui un véritable sentiment de haine; mais il est une chose dont Stéphane Trophinovitch ne se rendit jamais compte, c’est qu’elle avait fini par le considérer comme son fils, comme sa création, et en quelque sorte son invention personnelle; il était devenu la chair de sa chair, et si elle le gardait et l’ entretenait, ce n’était certes pas seulement parce qu’elle « enviait ses talents ». Comme elle devait se sentir offensée par de telles suppositions! Elle nourrissait pour lui un amour ardent, auquel se mêlaient dans le fond de son cœur une haine de tous les instants, de la jalousie et du mépris. Elle veillait sur chacun de ses pas, et ne cessa pendant vingt-deux ans de le soigner et de le dorloter; elle eût passé des nuits entières sans sommeil si sa réputation de savant, de poète ou de citoyen avait couru le moindre danger. Elle l’avait « inventé », et avait été la première à croire à son invention. Il était en quelque sorte son rêve le plus cher… Mais en retour, elle exigeait beaucoup de lui à vrai dire, parfois même une entière servitude. Et avec cela, elle était rancunière à l’extrême.

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